Le 8 février 1962, métro Charonne : la police tue des manifestants anti-OAS
la violence d'État en démocratie représentative , organisé ou non, pose la question du scandale civique : à quoi l'État a-t-il droit ?
En Algérie, la guerre avait continué, redoublé même. Le FLN ne cédait pas. La France s'enlisait. Et la France se révoltait : la lutte pour la paix y gagnait en ampleur, déstabilisant le pouvoir gaulliste dont la nouvelle Constitution garantissait cependant l'exercice et que protégeait le refus par les socialistes de Guy Mollet de la main tendue par les communistes de Maurice Thorez. Alors de Gaulle avait amorcé un véritable virage, secouant son camp. Celui-ci se fissura. Une partie des officiers de l'armée et des " compagnons " de 1958 firent sécession. Brutalement. L'OAS, l'Organisation de l'armée secrète, se mit à l'ouvre en Algérie et en France. Les attentats succédèrent aux attentats, tous plus sanglants les uns que les autres. Les complots se multiplièrent jusqu'aux tentatives de putsch.
La manifestation du 8 était organisée à l'appel des syndicats CGT, CFTC, FEN, SNI, UNEF. Le PCF et la Jeunesse communiste en étaient partie prenante. Le rendez-vous est donné à 18 h 30 à la Bastille. Il n'y a ni pancartes ni banderoles. Des petits calicots, qu'on plie dans la poche et qu'on ressort pour porter à bout de bras : " OAS assassin ! ", " Union sans exclusive contre le fascisme ", " Paix en Algérie ". La police armée de longs bâtons, les " bidules ", casquée et enveloppée dans des cirés noirs, barre l'accès de la place. Hommes, femmes arpentent les trottoirs. Des cris fusent : " OAS assassin ! ". La chaussée est envahie...
On estimera les manifestants à soixante mille. En plusieurs cortèges : boulevard Voltaire, boulevard Beaumarchais, dans les rues avoisinantes. Tous essuieront des charges. On matraque sans mesure.
Boulevard Voltaire, la manifestation se regroupe au métro Charonne. Les consignes des organisateurs sont strictes : éviter tout contact avec les forces de l'ordre. Des responsables syndicaux CGT et CFTC, hissés sur des épaules, lisent une déclaration commune. Paul Laurent et Léo Figuère, dirigeants nationaux du PCF, appellent à la dislocation. " Pendant ce temps, témoigne Jean Faucher, futur président de Tourisme et Travail, dans le Réveil du 16 février, une masse noire venant de la Nation se dirige vers nous. Des élus, ceints de leur écharpe, vont au devant. Les policiers avancent plus vite, puis chargent avec leurs longues matraques noires... " · ce moment précis, André Dupont, secrétaire de la section communiste d'Issy-les-Moulineaux, se trouve à proximité des flics face aux élus. Il raconte (le Travailleur du 17 février) : " C'est alors que j'ai vu et entendu un homme en civil, vêtu d'un pardessus genre " tweed " (peut-être marron clair, il m'a semblé) hurler aux forces de police qui l'accompagnaient : " Ça ne fait rien. On s'en fout, cognez ! ".
Ce 8 février 1962, aux portes du métro Charonne, neuf personnes payèrent de leur vie leur participation à une manifestation organisée pour défendre la République menacée par les attentats de l’OAS. L’émotion dans le pays est immense, à l’image de la foule silencieuse et recueillie accompagnant jusqu’au cimetière du Père-Lachaise le cortège des victimes à travers les rues du Paris populaire, au point de faire de ces obsèques, le 13 février 1962, un événement majeur dans la socialisation politique de toute une génération et un souvenir marquant de la mémoire nationale. Au point aussi d’effacer le souvenir d’une autre manifestation meurtrière, celle du 17 octobre 1961, au cours de laquelle plusieurs dizaines de manifestants algériens, réunis à l’initiative de la fédération de France du FLN furent assassinés et, pour certains, jetés à la Seine.
sept des huit morts ont péri à l'intérieur ou aux abords de la bouche du métro Charonne.
Des témoignages "J'étais peut-être au cinquantième rang, raconte M. François Babinet, assistant à la Faculté de Droit, je n'ai subi que le reflux de la foule en direction de la place Léon-Blum et, tout à coup, j'ai senti la police dans mon dos. J'ai pu trouver refuge derrière une porte cochère, et là, j'ai entendu pendant une demi-heure des cris déchirants, des coups de sifflet, des chocs et des bruits divers."
"J'étais au deuxième rang, derrière Edouard Depreux, dit à son tour M. Pierre Marchi, militant C.F.T.C., et j'ai roulé deux fois à terre, ne comprenant rien à ce qui arrivait, piétiné et matraqué. Je me suis relevé devant le café Le Zanzi, qui fait le coin de la rue de Charonne et du boulevard Voltaire, et je me suis précipité à l'intérieur d'un immeuble. De la fenêtre d'un appartement où j'ai été accueilli j'ai vu les flics projeter des corps inertes et des objets divers dans l'escalier du métro, où s'agitait une masse grouillante de jambes et de bras."
Dans cette masse humaine, qui obstruait la bouche du métro, il y avait M. Bouret, le responsable C.F.T.C. Voici ce qu'il a vu: "Les gens qui refluaient, voyant s'ouvrir devant eux la bouche du métro Charonne s'y étaient engouffrés avec une telle précipitation que les premiers trébuchèrent au bas des marches, écrasés aussitôt par ceux qui se pressaient derrière eux, si bien que tous tombèrent les uns sur les autres le long de l'escalier, comme un château de cartes. Les premiers se trouvaient enfouis sous quinze couches humaines. Le gros de la charge de police poursuivait son chemin dans le boulevard Voltaire, mais un groupe de forces de l'ordre, voyant le spectacle de la bouche de métro, entoura l'entrée et se mit alors à frapper les derniers manifestants qui, au sommet du tas, cherchaient encore à s'y infiltrer pour échapper aux coups. Les corps des gens assommés furent lancés par-dessus les rambardes, puis les agents jetèrent sur nous une table de café et trois sections de fonte arrachées aux grilles de protection des arbres. Je me trouvais coincé à mi-hauteur. A côté de moi, je vis deux femmes apparemment mortes. L'une d'elles avait la figure violette. Nous commencions à nous relever quand les policiers revinrent nous aveugler de grenades lacrymogènes. Il nous fallut refluer à l'intérieur de la bouche du métro avec les corps des blessés et des moribonds."
Par strangulation Le témoignage de M. André Acquier, secrétaire syndical C.F.T.C. des établissements Thomson, confirme l'impossibilité de secourir les malheureux, sous la pression maintenue au-dessus de la bouche, par le groupe de policiers: "Matraqué à l'épaule gauche, j'avais pu atteindre, avant la chute de la foule dans l'escalier, la recette principale du métro - j'ai alors vu l'entrée obstruée par le tas humain: au niveau des dernières marches, il y avait 4 à 5 tas humains. Nous étions dix à tenter de dégager les portes, de l'intérieur de la station. Tout à coup, nous avons vu voler les morceaux de grilles d'arbres. Les corps étaient atrocement emmêlés. Quand nous avons pu dégager le bas des marches, il y en avait cinq inertes - dont trois corps de femmes et un gars qui semblait mort. Les flics sont alors revenus nous balancer leurs grenades, et il a fallu descendre une vingtaine de corps sur le quai du métro. Cela avait duré un quart d'heure à vingt minutes."
Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, qu'à la Polyclinique des Bleuets, à Saint-Antoine, à l'Hôtel-Dieu, à Tenon et à Saint-Louis, où étaient encore hospitalisés, cinq jours après, 45 des 126 blessés ramassés, les médecins aient constaté des plaies crâniennes de 15 à 20 cm, des fractures de l'humérus et du fémur, des enfoncements orbitaires et thoraciques, et des décès par compression et strangulation. Dix minutes atroces Coincé contre la grille latérale de l'entrée, M. Fernand Werthé, militant C.G.T. du bâtiment, a vu mourir une mère de trois enfants sur qui on tentait vainement de pratiquer la respiration artificielle à l'intérieur de la station où flottait du gaz lacrymogène.
"Sans pouvoir avancer ni reculer, raconte Mme Thérèse Douaire, qui se trouvait également prise au piège du métro, j'ai vu des policiers choisir des victimes en tournant autour des balustrades. J'ai même vu l'un d'entre eux casser sa longue matraque sur la tête d'une femme, puis enfoncer le bout taillé en biseau dans le crâne d'un homme et s'y attarder, le malheureux ne pouvant ni se déplacer, ni se protéger. Quatre fois, ils ont lancé en travers des morceaux de grille d'arbre, là où il y avait le plus de monde entassé. Je tenais dans ma main un visage méconnaissable de femme. Cela a duré dix minutes. Vingt minutes de plus, nous y passions tous."
"Comme l'un des flics semblait taper assez mollement d'une seule main, un autre, qui portait des moustaches à la Brassens et un casque trop grand, est venu l'encourager en criant: "allez-y les gars, tapez du! ", précise M. Claude Lerouxel, ébéniste de 18 ans, hospitalisé à Saint-Antoine.
M. H. Martel a également vu des policiers s'acharner sur des gisants: "J'avais l'impression d'être enfermé dans un charnier vivant. Des pieds, des mains vous poussaient, vous enfonçaient. Et toujours de plus en plus, le poids des corps s'accentuait. Il y en avait bien trois mètres de hauteur. Je croyais me retrouver dans ce wagon qui nous conduisait à Buchenwald. J'évitais de crier pour faire l'économie de mon souffle. Je pouvais voir de lourdes grilles apparaître sur la rambarde et basculer sur nous. Une pièce de fonte atterrit sur le visage de l'homme dont le corps couvrait le mien. Sa tête est retombée. J'ai entendu "han! " et du sang coula sur moi. Un couple près de moi, les yeux révulsés, semblait anéanti. Au départ des policiers, j'ai pu me redresser. Un ami m'a entraîné dans un immeuble. Par la fenêtre, nous les avons vus revenir au métro, lancer des grenades lacrymogènes. Avec les policiers en tenue, des civils donnaient des ordres et des coups de sifflet."
Compagnies de district Voilà. Qui a donné ces ordres, quels étaient les exécutants? La formation qui, pendant 10 à 15 minutes, s'est livrée au massacre du métro Charonne comprenait une trentaine d'hommes. Le détachement policier engagé au carrefour Voltaire-Charonne n'appartenait ni aux C.R.S. - reconnaissables à leurs leggins et à leurs casques de tankistes, et dont deux compagnies sont restées, ce soir-là en réserve - ni aux pelotons de gendarmerie mobile, implantés ailleurs; mais aux compagnies de district, issues des compagnies d'intervention créées en 1953 par le préfet Baylot.
Ces compagnies assurent les services extérieurs et toutes les réserves, sans être affectées à un secteur déterminé, ce qui leur garantit une sorte d'anonymat. En période calme, elles peuvent être réinjectées comme force d'appoint pour la voie publique dans les arrondissements. En cas de manifestations, elles interviennent en priorité en un point quelconque du district, et le "bidule" (manche de pioche de 1 m 20) est devenu, depuis M. Baylot, leur outil ordinaire de travail.
Le département de la Seine est divisé en six districts de police qui relèvent directement de l'autorité de six contrôleurs généraux. ll y a deux compagnies par district. Une compagnie représente l'effectif de quatre cars T 15 et de deux cars-radio. Elle comprend en principe quatre sections de 18 gardiens, 6 brigadiers et 1 officier de paix chacune, groupées deux par deux par demi-compagnie sous le commandement d'un officier de paix principal.
Elle est commandée par un commandant et mise à la disposition du commissaire de voie publique qui en demande l'intervention. La constitution des compagnies varie selon qu'elles sont en formation de marche, en formation statique, ou en formation de soutien, en fonction du caractère du service demandé. Pour une manifestation comme celle du 8 février, elles opéraient en trois sections "triangulaires". Le recrutement de ces formations spéciales fait qu'elles sont composées de 80% de jeunes, dont la plupart ont maintenant fait leur service en Algérie. A l'issue d'un stage de 5 à 6 mois à l'Ecole de Police de Beaujon, les recrues de la Préfecture trouvent toujours des services vacants dans les districts que les gardiens qui ont 8 à 10 ans d'administration désertent volontiers pour être affectés dans les services d'arrondissement. Le comportement des compagnies de district dépend du climat psychologique et politique créé par l'encadrement, soit en permanence à l'état latent, soit à l'occasion d'une action dans laquelle elles sont engagées.
Le quartier Charonne relevant du 3° district (qui couvre les 11°, 19° et 20° arrondissements, ainsi que les communes de Pantin, Noisy-le-Sec et Les Lilas), ce sont les deux compagnies cantonnées au poste de police de la Porte de la Villette qui ont dû être engagées dans ce secteur. Le secteur opérationnel Nation-Léon-Blum se trouvait placé sous les ordres du contrôleur général M. Gaveau, et le service d'ordre, commandé par le commandant Defrance, sous ceux du commissaire principal Dauvergne.
La formation qui a pris part au massacra du métro Charonne correspondait à l'effectif d'une demi-compagnie ou d'une section en formation de marche. Le magistrat instructeur n'aura aucune difficulté à identifier celui ou ceux des 6 officiers de paix et des deux officiers de paix principaux de la compagnie engagée, qui ont interprété - comme un appel au meurtre - la consigne transmise par le "patron": "Maintenant vous pouvez y aller, il ne reste plus que les cocos et le P.S.U."
Nous connaissons le nom d'un des principaux exécutants du massacre. C'est le même qui, le 17 octobre 1961, a tué de ses mains un Algérien dans un commissariat de Paris. Il milite au sein de l'ancien syndicat du commissaire Dides.
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